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LE BLOG

Ils n’étaient pas des soldats.

  • Photo du rédacteur: Laurent
    Laurent
  • il y a 21 heures
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 10 heures

Deux jeunes hommes en 1944, maquisards de Crozes-Hermitage, avant le drame du 26 août.
Maurice REVOL (à gauche) - Aimé PUBILIER (à droite)


Chronique d’un matin d’août 1944 — bien avant les vignes


Il faut d’abord imaginer le calme. Des rangs de vigne, tirés au cordeau, sur une colline face à la route nationale 7. Un petit chemin en fait le tour. Il est entretenu par les vignerons et parcouru par les randonneurs, sportifs et visiteurs. Cinq vignerons pour huit hectares de travail partagé, discret, efficace. Rien, ici, ne laisse deviner ce qui s’est joué. Et pourtant.


Le 26 août 1944, le jour se lève. En contrebas, au bord de la voie ferrée entre la colline et la RN7, une quarantaine de jeunes hommes prennent position, certains en plaine, d’autres sur les pentes escarpées. Ils ont vingt ans. Parfois un peu plus. Ils viennent de Larnage et des villages alentours. Des ouvriers agricoles, pour la plupart. Pas des soldats.


Deux compagnies se partagent le terrain : celle de la plaine, dite compagnie Mège, et celle du coteau, la compagnie Martin, dirigée par le capitaine Major. Ils attendent.


La région, pourtant, a été relativement préservée par la guerre jusqu’alors. À Larnage, certains diront même n’avoir vu les Allemands qu’une seule fois dans le village. Pourtant, la guerre est bien là. Mais elle n’est pas encore partout. Et ce matin-là, elle va surgir ici.


L’opération est simple dans son principe : attaquer un convoi allemand en repli après le débarquement des Alliés en Provence. Mais très vite, quelque chose dérape. En tout début de matinée, une voiture allemande isolée est mitraillée. Une initiative malheureuse. Les occupants s’en sortent et donnent l’alerte à des troupes mobilisées quelques kilomètres plus au nord. En réponse, un convoi descend alors vers le sud en direction de Gervans, peut-être pour sécuriser l’axe routier.


Sur le coteau, au point stratégique, une mitrailleuse a été installée. Trois jeunes hommes y sont postés : Aimé, Maurice et Fernand. Lorsque le convoi passe, venant du nord, ils ouvrent le feu.


La riposte est immédiate. Un char ajuste sa tourelle. Un ou deux obus suffisent. Aimé Pubilier est tué sur le coup. Un éclat d’acier lui déchire le visage. Maurice Revol, touché à la carotide, tente de fuir avant de s’effondrer quelques mètres plus loin. Fernand Grange, pourtant à leurs côtés, reste indemne. Il survivra.


Tout s’emballe alors. Le feu s’intensifie. Très vite, ce n’est plus une action, mais une fuite. Une dispersion instinctive, désordonnée, où chacun tente de s’arracher au feu.


Les Allemands ne monteront pas sur la colline. Ni dans le village. Ils repartiront. Plus tard, d’aucuns diront que si les troupes avaient été plus aguerries, les représailles auraient pu être d’une tout autre ampleur. Le village aurait pu être détruit, des exécutions sommaires organisées.


Dans l’après-midi, un paysan de Larnage vient avec son mulet et une charrette. Il récupère les corps. Pendant ce temps, la stupeur s’abat sur le village. Car Aimé Pubilier et Maurice Revol sont d’ici. Ce sont des enfants du pays.


Ce que l’histoire retient moins, c’est la fragilité de tout cela. Une opération mal préparée. Des positions mal coordonnées. Aucun moyen de communication entre les groupes. Des armes légères. Des jeunes sans expérience, portés davantage par l’élan que par une réelle préparation.


Deux semaines avant le 26 août, ces jeunes gens s’étaient rassemblés dans une ferme, sur les hauteurs de Larnage, après une mobilisation faite par un réseau de résistance local commandé par le commandant Noir (une rue porte son nom à Tain-l’Hermitage). La veille, ils avaient bu du vin. Beaucoup de vin. Deux pièces, paraît-il. Une manière, peut-être, d’apaiser la peur, de tenir face à l’inconnu, de se convaincre que le lendemain serait à leur portée.


Ils n’étaient pas des soldats. Ils étaient des jeunes.


Avec le temps, certains regards se sont déplacés. Dans les familles, la douleur ne s’est pas toujours tournée vers ceux qui ont tiré les obus. Mais aussi vers ceux qui ont décidé. Vers ceux qui ont organisé. Vers cette chaîne de décisions qui envoie des jeunes, sans préparation, sans expérience, dans des situations où l’issue ne leur appartient déjà plus.


Comprendre que ces guerres ne sont pas des fatalités, mais des décisions prises par une minorité d’hommes, bien loin du front de bataille, servant souvent leurs propres intérêts, au détriment de ceux qui en subissent le prix fort. Et que les comprendre est peut-être la seule manière de ne plus reproduire ces tragédies qui pourraient être évitées.


Car la guerre a cela de particulier. Elle ne tue pas seulement. Elle emporte des trajectoires qui n’étaient pas faites pour elle. Des vies simples. Des vies locales. Des vies innocentes qui auraient dû rester ici.


Après le drame, une stèle a été érigée à l’endroit même de la mitrailleuse. Pendant des années, une commémoration a rassemblé le village : le maire, le curé, les habitants s’y retrouvaient chaque 26 août. Puis le temps a passé. La mémoire s’est diluée. Les récits se sont transformés. Aujourd’hui encore, certains détails s’inversent. Le sens du convoi. Le déroulé exact.


Mais au milieu des vignes, il reste une croix.


C’est en rencontrant Yves Dumaine, neveu d’Aimé Pubilier, que cette histoire a pris corps dans mon esprit. Depuis des années, il cherche, recoupe, interroge. En 2007, il a même recueilli le témoignage de Fernand Grange, troisième homme de la mitrailleuse miraculeusement épargné. Un témoignage rare, aujourd’hui irremplaçable. Divers témoignages qui, pourtant, divergent parfois. Mais peu importe, au fond. Ce qui compte, c’est que l’on continue de s’interroger.


Aujourd’hui, la colline a changé. Cinq vignerons travaillent ces huit hectares escarpés de vignes AOC Crozes-Hermitage. Ils cultivent, entretiennent, vendangent. Et au milieu de cet ensemble, un îlot. Un espace boisé.


Cette petite oasis de verdure n’existe pas uniquement pour la mémoire. Elle a aussi été conservée dans le cadre de l’aménagement paysager de l’îlot viticole. Et pourtant. C’est précisément là que se trouve la croix. Comme si, malgré les raisons techniques, quelque chose d’autre s’était maintenu.


Autour, la vigne avance. Elle est organisée, maîtrisée. Au centre, le paysage s’interrompt. On pourrait presque y voir une coïncidence. Ou peut-être autre chose.


Ici, des jeunes hommes ont été pris dans une organisation qui les dépassait. Une série de décisions, d’approximations, d’urgence, dans un contexte où l’enthousiasme et l’impréparation se mêlaient dangereusement.


Aujourd’hui, sur ce même lieu, d’autres hommes s’organisent autrement. Dans le temps long. Dans le travail. Dans une forme de coopération bénéfique pour le collectif.


Et au milieu, un espace reste intact.


Non pas pour expliquer. Non pas pour juger.

Mais simplement pour rappeler que tout cela a eu lieu.


Après le sang, c’est aujourd’hui du Crozes-Hermitage qui coule de la colline.



"Ce texte rend hommage à toutes les victimes innocentes des guerres passées et actuelles,

déclenchées par quelques guerriers irresponsables."



Merci à Monsieur Yves DUMAINE pour son soutien précieux dans l’écriture de cet article.





 
 
 

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